Viens chez moi, j’habite dans les toilettes!

 

“BIENVENUE CHEZ VOUS”. Chaque soir, la voix de l’hôtesse me hurle confirmation, au cas où je serais sourd, que je suis bien rentré chez moi. Quand parfois je rentre tard et me trompe de clef…

… au cas où je serais sourd et aveugle, elle HURLE :
“CECI N’EST PAS LA BONNE CLEF !!! ETES-VOUS CERTAIN D’ETRE LE TITULAIRE LEGITIME DE CET APPARTEMENT ? PROCEDONS A L’ANALYSE OCULAIRE POUR CONFIRMATION”.

C’est sans appel.

Il y a trois oeillets pour l’analyse oculaire de confirmation. Un en haut, un au milieu et un en bas. Papa ours, maman ours, Boucles d’or.

En guise d’escalier de secours, une rampe, pentue faute de mieux. A chaque palier, le numéro de l’é- tage est écrit en braille et doté d’un code couleur pour les analphabètes : rouge, étage impair ; jaune, étage pair.

“ETES-VOUS CERTAIN D’ETRE LE TITULAIRE LEGITIME ? …”; “BIENVENUE CHEZ VOUS”…

Chacun peut choisir son hôtesse ou son hôte, comme on choisit la sonnerie de son téléphone. Alors, dans tout l’immeuble, celles-ci et ceux-là hurlent si fort du matin au soir et du soir au matin que cela ne réveille plus les enfants.

“BIENVENUE MONSIEUR HULOT, LA TEMPERATURE DU LOGEMENT EST DE 19°”.

A ma droite, la cuisine immense d’un appartement traversant.
Conception universelle, zones de rotation aéroportuaires. Les éléments sont tous montés sur vérins – au cas où je serais géant ou nain – ; ainsi, les promoteurs peuvent-ils réglementairement vendre le logement quelle que soit la taille et le handicap du client.

“L’EAU DU DINER BOUT ; LA TEMPERATURE DE LA CUISINE EST DE 20°”, hurle l’hôtesse de sa voix informatique.
A ma gauche, les toilettes immenses, d’une amplitude universelle – quatre fauteuils peuvent y manoeuvrer aisément ensemble – ouvrent sur un grand balcon avec vue imprenable sur la rivière.

“IL FAUDRA PENSER A RENOUVELER LE SHAMPOING ; JAUGE A 20%. LA TEMPERATURE DE L’EAU EST DE 33°. VOUS ECONOMISEZ 0,1% DE VOTRE FACTURE POUR LA MEME PERIODE L’AN DERNIER ”.

Là, les écrans d’analyse d’urine ronronnent doucement, ici le radar détecteur de chocs inopinés balaie la pièce en faisant bip bip, là un bar avec alcotest intégré, ici la télé et l’espace multimédia du temps de cerveau disponible ; un lit médical en cas d’urgence ; une grue télescopique au cas où je serais obèse.

Il paraît que déjà nos ancêtres lisaient dans les toilettes, qui étaient pourtant alors des espaces con- finés sans confort.

Et la vue ! La vue ! “LA TEMPERATURE SUR LE BALCON EST DE 12°”, hurle l’hôtesse.

Sinon, derrière le hall, un vaste couloir – deux fauteuils peuvent s’y croiser – mène à deux cagibis, que les promoteurs appellent encore ‘chambres’, par nostalgie sans doute.
On m’a rapporté d’ailleurs que des personnes tétraplégiques se plaignent désormais de ne plus pou- voir circuler dans ces chambres. Je n’en sais rien en réalité, il n’y a aucun handicapé dans notre immeuble.

Les murs de tout l’appartement sont capitonnés bien sûr, au cas où j’aurais envie de me cogner la tête.

“VOTRE RYTHME CARDIAQUE EST TROP ELEVE, REPOSEZ-VOUS IMMEDIATEMENT ! LA TEM- PERATURE DU CORPS EST DE 37,2°”

J’apprends aux infos – “LA TEMPERATURE EST DE 20°” – que les législateurs, dans leur grande sagesse et dans un élan d’humanisme, ont voté une nouvelle norme, laquelle s’applique dès aujourd’hui à TOUS les logements et exige qu’un espace sombre, “qui ne peut faire moins de 10m2”, soit dédié à celles et ceux qui souffrent de la lumière.

Je m’en veux déjà de n’être pas universel suffisamment mais je sais que s’il me faut être demain d’é- querre avec la loi, il me faudra sacrifier un autre cagibi. Mais bon, je ne me plains pas considérant que 80% de la population vit dans des lieux non universels, voire des bidonvilles, faute de logements en nombre suffisant et à loyers modérés.

Aiga_toilets

“VOTRE RYTHME CARDIAQUE EST TROP ELEVE, VOUS AVEZ DE LA FIEVRE. REPOSEZ-VOUS IMMEDIATEMENT !”.

La conception universelle, qui consiste à dire, en résumé, que construire tous les logements aux normes “handicapés” revient à oeuvrer au bien-être de tous, est un voeu pieux. Qui doit décider du bonheur des gens sinon eux-mêmes?

Que d’aucuns, qu’ils soient en fauteuil, aveugles, sourds ou muets, grands ou petits, seul ou en nom- bre, puissent se loger décemment est une évidence, non parce qu’ils sont handicapés mais parce qu’ils sont citoyens.

En attendant, imposer un “paradigme universel” à TOUS les logements revient à nous handicaper tous.

“VOTRE NIVEAU DE TOLERANCE A LA SOTTISE EST 0,2% SUPERIEUR A CE QU’IL ETAIT HIER A LA MEME HEURE. BRAVO ! LA TEMPERATURE EST DE 19°. BONNE NUIT ! ”, hurlent les immeubles.


Christophe Leray