Un petit collectif en partage

Ils sont 9, la plupart architectes et expérimentent une nouvelle façon de construire et d’habiter. Le projet NouT devrait être la première opération d’habitat participatif à La Réunion. Avec dans l’idée de proposer un mode de vie différent et écoresponsable.

Elles sont cinq familles à imaginer ce premier habitat participatif à La Réunion.

Cinq familles ont imaginé ensemble ce premier habitat participatif à La Réunion.

Tout est parti d’une envie commune. Celle d’une bande de copains d’habiter ensemble, plus exactement d’inventer ensemble leur habitat. “Attention, le truc, ce n’était pas de réinventer une communauté hippie” plaisante Jane Coulon qui fait partie des cinq familles embarquées dans l’aventure. “Il s’agissait plutôt de proposer un mode de vie différent et écoresponsable, d’imaginer un habitat qui ménage des espaces intimes mais qui organise aussi des espaces partagés” ajoute Jane qui n’a pas oublié son enfance passée dans la Cité Radieuse, l’unité d’habitation de Le Corbusier à Marseille. Pour Malek Dahbi, qui est à l’origine du projet avec sa compagne Nathalie Bernard, il était question aussi de réinvestir la ville. “Il y avait l’envie d’habiter à côté de notre lieu de travail, des commerces, des services et loisirs, de laisser la voiture pour le vélo.” Bref, l’idée était de dessiner un habitat qui leur permette de mettre en adéquation leur conception de l’architecture avec leurs envies de citoyen. Parce qu’il faut dire que dans cette bande de copains, la plupart sont architectes.  “Notre métier fait qu’on s’interroge quotidiennement sur la qualité d’usage du logement en tant qu’habitant mais aussi dans notre pratique professionnelle” indique Malek Dahbi. “Or le constat de la piètre qualité du logement, figé depuis la dernière mondiale sur le modèle d’une famille monoparentale et coincé entre produit fiscal et normalisation pléthorique a nourri ce désir d’un habitat participatif et collectif.”

L’habitat participatif encore confidentiel

L’habitat participatif est encore peu connu bien qu’il soit inscrit dans la loi ALUR (pour l’Accès au Logement et un Urbanisme Rénové) adoptée définitivement en mars 2014. Il permet à des particuliers de réaliser ensemble une opération immobilière de cinq à vingt logements. Ils élaborent un projet composé d’espaces privés et partagés. Tous participent à la conception de l’immeuble et au choix des matériaux. Si dans d’autres pays comme l’Allemagne, la Norvège ou le Canada, l’habitat participatif commence à bien se développer, en France, il est encore naissant. Certaines villes l’encouragent néanmoins, comme Grenoble, Montreuil, Toulouse, Lille et Strasbourg, des communes membres du Réseau national des collectivités pour l’habitat participatif. A La Réunion, le projet porté par l’équipe NouT (comme ils se sont baptisés) sera le premier du genre.

Livraison d'un projet d'habitat participatif en Picardie.

Livraison d’un projet d’habitat participatif en Picardie.

Avantageux économiquement

S’il permet d’adapter le bâtiment à ses besoins et ses envies, le procédé est aussi avantageux économiquement. Le coût de construction de ces logements est généralement de 5 % à 15 % inférieur à ceux du neuf clés en main. Ce rabais équivaut à la marge empochée par le promoteur. “Ici, notre projet a raccourci tous les circuits et les intervenants, ceci au regard de nos compétences et envies respectives” abonde Malek Dahbi. Encore faut-il bien s’entendre entre auto promoteurs. Comment fait-on d’ailleurs pour dessiner un projet à plusieurs mains quand la plupart de celles-ci manient le crayon d’architecte ? ”On met son égo d’archi de côté” répond Jane Coulon “et on se met d’abord dans la peau d’un maître d’ouvrage, en posant les bonnes questions, les bons cadres.”

Tous les intervenants, 9 au total, ont assumé les rôles de programmiste, de monteur d’opération, de maître d’œuvre et d’habitant/usager. Les interactions ont été gérées en interne. “Dans l’ensemble tout se passe bien” rassure Malek Dahbi. Les réunions de concertations sont participatives (d’ailleurs souvent elles se déroulent lors d’un pique-nique), les envies sont partagées, les désaccords sont discutés. “Les 9 voix ont le même poids et toute décision se doit d’être acceptée par la majorité” précise Jane Coulon.

C’est à Nathalie Bernard, via sa société CazArchi, qu’a été confié le soin des études. Elle a été secondée par le Bet EMCI en structure et le Laboratoire d’écologie urbaine (LEU) pour toutes les questions et orientations liées au bio climatisme. Le projet prévoit un immeuble d’habitation collectif de 5 logements; il se situe sur une parcelle de 530 m2 dans le centre-ville de Saint-Paul. En prenant place dans une dent creuse urbaine, Il s’inscrit directement dans la politique de densification des espaces déjà urbanisés portée par le schéma d’aménagement régional (SAR).

Une perspective du projet NouT en centre-ville de Saint-Pau

Une perspective du projet NouT en centre-ville de Saint-Paul

Optimiser l’espace en le partageant

Comme pour chaque projet de construction d’habitat, le projet est passé d’abord par une introspection de chaque famille. “On doit bien évidemment concevoir un habitat qui nous ressemble, qui corresponde à notre budget, nos besoins d’aujourd’hui mais aussi qui soit évolutif” note Jane Coulon. Une fois ces questions évacuées, la réflexion s’oriente sur l’espace partagé avec comme préoccupations essentielle l’optimisation de l’espace. “On est assez énervé de voir que souvent les maisons écolos, qu’on nous montre dans les magazines, sont des projets immenses, mangeurs d’espace lâche Jane Coulon. Le vrai mètre carré écolo, pour nous, c’est celui qui n’est pas construit.” Dans l’habitat participatif, l’optimisation des espaces passe aussi par la mutualisation de ces espaces. “Ce n’est pas qu’une question d’économie et de développement durable, c’est aussi une philosophie” indique Malek Dahbi. Ainsi, le projet “NouT” prévoit des locaux partagés comme une laverie, des locaux de rangement, un atelier de bricolage. Et plus original, sont envisagés aussi un lieu de travail partagé et une chambre d’amis. “Ces deux derniers locaux évitent la construction de pièces supplémentaires dans chaque logement dont l’occupation serait temporaire et faible.”

Si l’équipe est plutôt à l’aise dans ses habits de programmistes et d’architectes (forcément), elle l’est moins dans ses habits juridiques. Seuls Malek et Nathalie avaient déjà expérimenté l’autopromotion mais pas à cette échelle. Dans la forme, l’équipe NouT a monté une Société d’Attribution et d’Autopromotion (SCA) qui correspond à l’une des deux formes juridiques (avec la coopérative d’habitants) prévues par la loi ALLUR pour répondre aux besoins d’une opération d’habitat participatif. Or, ce genre de montage, par sa rareté ici, suscite l’interrogation voire la méfiance des financeurs.
Aujourd’hui, pourtant,  les études sont bouclées (archi, géomètre, structure…), la société immatriculée et l’appel d’offres en cours. Seul manque le financement.  “On est dessus depuis juin sans proposition concrète alors que nous sommes tous individuellement solvables” déplore Malek Dahbi. Pour lui, ce « patinage » est lié au manque de connaissance des banques de ce type de montage. Mais Jane Coulon veut croire qu’il ne s’agit que d’un petit aléa, elle qui a déjà prévu de déménager sa ruche et ses abeilles sur le toit du collectif.


Les chiffres clefs

‐ Le coût global de l’opération est à ce jour de 1.332.798 € TTC
‐ La surface habitable (inclus varangues) est de 540 m2
‐ 9 mois de compromis et 10 mois de travaux

Le projet NouT est porté par: Ken EIND, Sophie DERENNES et Ludovic VANNIER, Jane COULON et Guillaume LEBOURG, Sylvie et Bruno HERVOCHON, Nathalie BERNARD et Malek Dahbi.