Michel Reynaud : «Le paysage a été confisqué par l’ingénieur»

On le sait peu adepte de la langue de bois. Architecte mais aussi paysagiste, Michel Reynaud pousse son coup de gueule contre les architectes qui ont sacralisé l’objet au détriment d’une prise en compte de l’environnement. Le paysage, selon lui, a été confisqué par la technique et les ingénieurs.

Michel Reynaud
Pour Michel Reynaud, il faut que “les architectes, urbanistes et paysagistes se fassent davantage entendre pour être acteur du territoire.”

Michel Reynaud, vous êtes paysagiste et architecte, en quoi l’un nourrit l’autre ? Aujourd’hui, quand je fais un projet de bâtiment, c’est un projet de paysage. J’ai l’habitude de dire que je fais d’abord du paysage. Un peu par provocation mais pas tant que ça.

Qu’est-ce que vous mettez derrière le mot « paysage » ? Le paysage, c’est le global. Tu vas jusqu’au vivant, donc tu dépasses la notion de biotope. Ton bâtiment vit, il peut respirer, il va utiliser de l’eau, il va avoir des arbres. Il va s’inscrire dans l’écosystème. Quand tu interviens dans un morceau de ville, tu fabriques du climat. Souvent le paysage a été vu comme quelque chose sans mémoire, sans savoir écologique. On est bien dans une dimension bien plus complexe qu’on ne l’imagine. La notion de paysage doit être pensée aujourd’hui de façon globale. Quelque part, le mot paysage permet de regrouper l’ensemble de tes interventions.

Un exemple ? Pour le lycée de Sainte-Anne, on s’est d’abord interrogé sur le site, comment on allait avoir un impact minimal. Tu t’interroges sur le climat, sur ce que ton opération va donner. Prenons l’Ilet du Centre où nous avons nos bureaux à Saint-Pierre. On s’est interrogé sur son impact, notamment pour les eaux usées : si je fais de l’eau polluée, dégueulasse, où elle va ? Directement dans le lagon ? J’ai envie que mes enfants se baignent dans le lagon, je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas emmener de l’eau polluée, chargées en particules, qui descende de mes parkings. Qu’est-ce que je fais ? Je tamponne, je dépollue, je fais de la respiration. Ici, tu as 60% des eaux qui restent in situ.

Cette réflexion sur l’empreinte écologique d’un projet, il semble qu’elle est aujourd’hui partagée par beaucoup d’architectes… Aujourd’hui, les architectes, ils sont où ? Ils sont souvent confinés à fabriquer des boîtes. Ils font un bâtiment et ensuite viennent mettre de la peinture verte sur le bâtiment, c’est-à-dire quelques arbres. Mais le bâtiment doit avant tout dialoguer avec le territoire.

Lycee St-Benoit IV - 2APMR. © H. Douris
Lycee St-Benoit IV . Arch. 2APMR. Ph. H. Douris

Ce culte de l’objet, est-ce un problème culturel chez les architectes ? Oui, je le dis sans état d’âme, il y a un problème culturel, de formation. Aujourd’hui, je le dis même avec violence parce que je trouve que ça suffit. On a sacralisé l’objet. L’architecte travaille sur des objets, est confiné à l’objet ; il a cru que l’urbanisme était devenu quelque chose d’uniquement technique et réglementaire. On te fait un PLU, on te dit : il faut faire comme ça, tu ne réfléchis pas et tu fabriques un bâtiment parfaitement incompétent. Quand tu fais un logement aujourd’hui, tu ne fais presque plus que la somme des normes qu’on t’impose.

Si l’objet est intégré dans son environnement, où est le problème ? L’objet en tant que tel pour moi est secondaire. En général, je ne dessine pas de façades ; c’est juste l’expression d’une volumétrie. Parce que nous dessinons un projet qui se déploie de l’intérieur vers l’extérieur. La façade est secondaire, elle n’a pas de sens en soi. Elle est le résultat d’une démarche globale sur un territoire. Certes, nos façades ne sont pas toujours intéressantes. On fabrique un paysage et on essaie de voir comment on met les bâtiments dedans. La question est de savoir plutôt comment on fabrique un intérieur qui est déjà à l’intérieur d’un territoire.

Faut-il que la question du paysage soit davantage traitée dans les écoles d’architecture ? Clairement. Quand je vois les prix de l’Equerre d’argent il y a deux ou trois ans, tu as six boites à savon de béton bien décorées sur un territoire d’asphalte. Qu’est-ce que tu veux faire ? On va juger l’objet, pas le projet. Nous n’avons pas le choix : il faut revenir à cette notion d’intimité avec son environnement. Les peuples étaient en intimité avec leur propre monde. Aujourd’hui, on a des savoir mondiaux, délocalisés, ubiquitaires donc on a tendance à mettre de l’exotisme, du « delirium technologique. » Mais il faut revenir à l’essentiel : se remettre à l’intérieur d’un territoire. Et réussir à fabriquer des systèmes qui pourraient appartenir à ce territoire. Si tu arrives à faire un bâtiment dans lequel tu es en confort, tu as déjà commencé à gagner. Aujourd’hui, nous, architectes, nous fabriquons surtout des villes inconfortables, et des bâtiments inconfortables.

Ilet du Centre. Arch. 2APMR. Ph. H. Douris
Sur l’Ilet du centre à Saint-Pierre, 60% des eaux usées restent in situ. Ph. H. Douris

Pourtant, aujourd’hui, les documents d’aménagement du territoire intègrent fortement le volet paysager … Les urbanistes ont traité une ville technique, fonctionnaliste. Si le paysage est pris en compte par les collectivités dans la mise en place de leurs documents d’urbanisme, ça reste du peaufinage, soit une caractérisation esthétique, soit une caractérisation technique, celle des ingénieurs, liée aux risques : les PPRI. On a oublié la vie. Par exemple, on travaille sur la ville mais on a aucune approche climatique de la ville : comment se génèrent les vents… On fait des villes avec de la clim pour rattraper l’inconfort de cette ville qu’on fabrique.

Du coup, le rôle du paysagiste est souvent confiné… Le paysage, ce n’est pas mettre un arbre à un endroit, faire du vert sur un petit projet d’architecte bétonné, ça c’est le paysagiste autorisé, c’est le jardinier qu’on autorise de verdir le bord du béton parce que le principal, c’est le béton, l’œuvre de l’homme est d’abord du béton. Et c’est ce que je dis à mes confrères architectes : vous faites du béton, de la tôle, du plastique. Moi, inversement j’essaie, je dis bien « j’essaie » de faire du milieu. Que je prenne ma casquette d’architecte, paysagiste, urbaniste, écologue, je fais du milieu. Le milieu, c’est un biotope, avec de la vie dedans. A partir du moment où on a cette vision, on travaille particulièrement différemment. Quand on a fait un projet, on analyse ce qu’on peut faire à un endroit, est-ce que doit le faire, est-ce qu’on doit avoir une activité anthropique à cet endroit…

«On a perdu la question du sens»

Il y a quand même un programme à respecter… Quand tu es lié à un programme et bien tu t’interroges. Si ce programme peut te poser problème à cet endroit, tu te dis : est-ce que je le fais. Ça m’est arrivé de refuser.

Mais aussi d’accepter des compromis… J’ai fait un lycée à Sainte Anne qui, c’est vrai, n’aurait pas dû être à Sainte Anne. Il vaut ce qu’il vaut, mais c’est vrai que son bilan carbone n’est pas optimal : il eût été plus cohérent de le construire à Saint-Benoît. Mais attention, on l’a dit dans le concours. Sinon, ça m’est arrivé très souvent de faire modifier les programmes. Notamment sur les logements. Sur ce terrain de l’îlet du centre ici que nous avons imaginé avec le maître d’ouvrage Jean-Michel Luspot, on pouvait densifier pratiquement deux fois plus.

Là, on est dans un dialogue idéal entre un architecte et un maître d’ouvrage privé qui partage votre vision…La plupart du temps, le maître d’ouvrage, il veut densifier, il sort la calculette Le problème, il sera là tant qu’on ne défendra pas un discours sur la qualité ou sur la ville. Tant qu’on ne sera là que pour répondre aux notions de quantité et aux respects de normes, on ne fera jamais rien. On ne créera pas du sens. Il faut que les architectes, urbanistes et paysagistes se fassent davantage entendre pour être acteur du territoire.

La promenade de Beauséjour, Sainte-Marie
La Zac Beauséjour à Sainte-Marie ou comment faire de la ville avec une empreinte écologique exemplaire.

En même temps, la démographie commande des besoins immédiats et immenses. Ca n’empêche pas de bien faire. A la Réunion, on a lancé des programmes dans des « trous bébête », à l’horizontale. Et maintenant, il faut qu’ils se payent une voiture tous les deux ans. On paupérise les gens dans les Hauts. Et on a refusé de travailler sur la ville. On s’aperçoit que les grosses métropoles urbaines comme Nantes ou Rennes ont prise en main leur urbanisme. Elles ont des services urbanisme qui travaillent réellement à faire de la ville.

Ce n’est pas le cas ici ? On sent bien que ce n’est pas à l’échelle des problèmes. Prenez la cellule d’urbanisme de Grenoble : vous avez 45 personnes qui travaillent (architectes, hydrogéologues, paysagistes, urbanistes, sociologues) et qui fabriquent la boîte à idées de la pensée sur la ville. Si on prend le même rapport, à Saint-Pierre, il devrait y avoir une cellule de 15 personnes. Attention, 15 personnes qui ne font pas nécessairement les projets, mais qui les guident. Quant à l’instructeur, il fait des check-lists, il n’y a pas de dialogue.

« Nos sociétés sont incapables de fabriquer du paysage »

Bref, le problème dépasse les architectes, il se situe bien en amont… Il n’y a personne qui est en accusation, cela étant, les architectes font partie des rares métiers qui ont une culture de synthèse, donc une capacité à avoir une culture holistique. Les autres ont une culture du tiroir, pas une culture du projet. Ils additionnent les choses, n’en font pas une synthèse pour avoir une vision. La question fondamentale, c’est quand même celle-ci : comment habiter ? Où évoque-t-on cette question aujourd’hui ? Il est du devoir des architectes de mettre ce débat sur la place publique. Dans notre société, on ne pense pas le territoire car on ne pense pas comment nous vivons sur le territoire. Dans un programme de logement par exemple, on va jamais vous mettre qu’il faudra favoriser le vivre ensemble, les espaces intermédiaires, le confort climatique à l’extérieur…

Ces programmes intègrent tout de même de plus en plus de contraintes environnementales… Oui mais aujourd’hui, la plupart des aménagements sont faits par des ingénieurs VRD. Le volet paysage a été confisqué par l’ingénieur qui en fait des routes, des réseaux, de l’hydraulique, des systèmes d’exploitation du territoire. On a perdu la question du sens. Or c’est une question fondamentale, philosophique.

Beauséjour.-Végétation.-Arch.-Michel-Reynaud
Végétation pour Beauséjour (Sainte-Marie)

Les ingénieurs apprécieront… il y a quand même un mandataire au-dessus… Il y a une équipée sauvage des ingénieurs. Les paysagistes traînent les bureaux d’étude VRD comme des boulets. Il faut être clair. Si vous parlez de gestion des eaux pluviales à des ingénieurs hydraulique ou VRD, on accélère et on fait des baignoires partout. Quand je vois ces bassins dégueulasses, grillagés pour gérer les eaux pluviales, c’est horrible. Pourquoi ? Parce que ce n’est que du technique.

La solution, elle est où ? Il faut que les architectes s’impliquent davantage avec les urbanistes et les paysagistes. Il faut revenir à la culture de travail partagée. C’est un combat permanent. Quand je travaille avec Didier Larue sur la Zac Beauséjour, on est en phase. Il y a une vraie réflexion partagée, des allers-retours. Et on discute beaucoup avec le maître d’ouvrage.

Quitte à passer pour l’emmerdeur de service… L’emmerdeur de service, nous on le joue. Et ce n’est pas évident parce que l’emmerdeur, on essaie vite de le contraindre. Aujourd’hui, par exemple, je viens de faire une alerte à la Région-Réunion pour le lycée de Sainte-Anne. Des bassins de rétention et de temporisation remplis de boue… Six mois, et c’est un massacre. Le jardin s’effondre. C’est quand même trois ans de boulot, six si tu comptes la réflexion en amont et la préparation des plants, qui peuvent être anéantis en six mois.

A vous entendre, on a l’impression d’être resté figé dans un monde sans prise de conscience environnemental, les consciences évoluent tout de même ! C’est vrai, il y a un début de prise de conscience environnementale des gens. Le problème, c’est que malgré le fait que nous ayons des tas de spécialistes du milieu, de la ville, nos sociétés sont incapables de fabriquer du paysage. Les sociétés traditionnelles y sont arrivés, nous pas encore. Aujourd’hui, oui, tu as une prise de conscience sauf que nous, architectes, on est confinés à des bâtiments, avec des tas de réglementations très compliquées et fabriquées par des ingénieurs. Et ces règlementations ne sont pas toujours cohérentes.

Y-at-il un espoir qu’on puisse à nouveau fabriquer du paysage, retrouver un équilibre ? Aujourd’hui, malgré les alerteurs comme Michel Serres, je pense que notre société est dans une culture de la mort, de la destruction. Tant que philosophiquement, nous n’aurons pas remis la technique à sa place, on n’a aucun espoir. Il faut replacer le ventre de la terre au cœur de nos projets. A La Réunion, il reste 20 à 30 % de forêt principalement primaire mais très altérée et attaquée par les pestes végétales. Tu t’aperçois que nos clones, les espèces envahissantes, font le travail souterrain : la destruction est programmée.


Entretien : Laurent BOUVIER

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