Mathieu et Juliette Prevost, architectes du patrimoine

Voilà un lieu inattendu et singulier pour une interview. Juliette et Matthieu Prevost nous reçoivent perchés sur le toit de l’école de l’Immaculée, avec vue imprenable sur le cloître mais aussi sur Saint-Denis et la chapelle que le couple a la mission de restaurer. Rencontre avec deux très jeunes architectes du patrimoine, amoureux du passé mais bien ancrés dans le présent.  

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«Il y a un sacré challenge à relever à La Réunion. C’est très intéressant d’être dans cette dynamique de notion émergente du patrimoine » expliquent Juliette et Matthieu Prevost.

Quand on est architecte du patrimoine, on a un peu le trousseau de clés magique. C’est quand même un sacré privilège d’avoir accès à des endroits inaccessibles pour le commun des mortels…
Matthieu : On adore ça. C’est notre petit plaisir. Les veilles charpentes qui crissent, les odeurs particulières. Quand on entre par ces portes dérobés, on a vraiment l’impression de redécouvrir un bâtiment, d’avoir accès à ses secrets.
Juliette : Ce que j’aime dans ce métier, c’est ce rapport d’intimité avec le lieu. Quand on découvre la première fois un lieu patrimonial, on ressent le poids de l’histoire. Il n’est pas fait que de pierres mais quelque part hanté par les histoires et les gens qui l’ont habité. On a aussi accès à de vieux documents. C’est quelquefois très émouvant. On retrouve des correspondances, des histoires autour de ce bâtiment.
Matthieu : Je me sens parfois comme un archéologue. Quand je retrouve un vieux clou, il ne s’agit pas qu’un bout de ferraille, je reprends aussi le lien avec ceux qui l’ont utilisé, les anciens artisans compagnons. A partir d’un vieux clou, on peut raconter une histoire.

C’est quand même toujours étonnant de voir de jeunes architectes choisir les vieilles pierres. En général, quand on sort de l’école on rêve plutôt de créer…
Matthieu: Pour moi, c’était une évidence. Ça a toujours été une passion. Il faut dire que j’ai commencé comme tailleur de pierre. Dans les lieux historiques -l’abbaye de Cîteaux, le pavillon de Flore au Louvre…- avec un petit tour de France à la clé pour expérimenter les différents matériaux. Ensuite, j’ai fait une école d’art, une école d’archi et l’école de Chaillot qui permet de devenir architecte du patrimoine. En fait, comme tailleur de pierre sur les chantiers, je regardais toujours le maître d’œuvre ou l’architecte et je me disais: c’est ça qu’il faut que je fasse. Je voulais être le chef d’orchestre.

Ya quand même une étincelle ?
Mon père était architecte et, tout petit, il m’a appris une chose fondamentale: apprendre à regarder. Observer, toucher les matériaux. Je suis également passionné par la peinture.

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Juliette et Matthieu discutent avec sœur Chantal qui représente la maîtrise d’ouvrage du projet de restauration de la chapelle de l’Immaculée à Saint-Denis.

Et vous Juliette ?
Moi, franchement, je n’étais pas versée la dedans. On s’est rencontrés avec Matthieu tout au début de nos études d’architecture. Moi, j’étais dans une dynamique beaucoup plus contemporaine. Je collaborais avec un gros cabinet, celui de Massimiliano Fuksas. Je travaillais sur de gros chantiers comme celui du Zénith d’Amiens. Et je voyais Matthieu qui bossait sur ses vieilles pierres. Et en fait, je trouvais que c’était plein de sens. Ça me manquait aussi cette part d’histoire. Il y a quelque chose de l’ordre du rêve. Quand on est tout petit, on rêve tous à un moment donné d’être archéologue, explorateur… Le métier d’architecte du patrimoine nous permet de nous mettre dans la peau de l’explorateur, de faire redécouvrir un lieu patrimonial, de révéler son histoire, d’écrire un second chapitre. En plus, j’ai découvert qu’avec l’architecture du patrimoine on pouvait aussi créer !

C’est-à-dire ?
Juliette : On ne fait pas que de la restauration pure, on a aussi des projets de réutilisation d’un lieu. Là, on peut se permettre d’écrire une histoire plus personnelle. Bref, petit à petit je me suis prise au jeu. Avec Matthieu, on a travaillé ensemble chez plusieurs architectes en chef des monuments historiques. Et puis on a décidé de monter notre agence il y a moins de deux ans et à la Réunion.

Pourquoi La Réunion ?
Juliette: J’y ai grandi. J’y suis arrivée à l’âge de 7 ans. Et pendant dix ans, Matthieu est souvent venu avec moi en vacances. On a eu un coup de cœur pour cette île où le champ des possibles est très vaste. La Réunion, c’est une histoire très courte mais très dense. L’architecture est évidemment un témoin de cette richesse multiculturelle. Mathieu est le premier architecte du patrimoine à venir s’installer ici en libéral et il y a beaucoup à faire.

Beaucoup d’édifices n’ont pas encore été remarqués et mériteraient d’être classés, réhabilités…
Juliette : Il y a un sacré challenge et c’est très intéressant d’être dans cette dynamique de notion émergente du patrimoine ici, tout le monde en parle, il y a une histoire formidable à mettre en valeur et à protéger. Et faire partie de cette aventure, c’est magnifique.

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Matthieu est aussi passionné de peinture et lâche ses crayons et pour les pinceaux.

Vous travaillez ensemble, comment vous répartissez-vous les rôles ?
Juliette : On est très complémentaire. Mathieu, c’est plutôt l’artiste, c’est le pinceau. Moi, j’aime écrire donc je suis plus la plume, plutôt le nez dans les dossiers. Les avis sont toujours discutés à deux. On aime beaucoup travailler ensemble.

Vous ne vous engueulez jamais ?
Juliette : Non. Pas pour le boulot en tout cas…

Vous arrivez de parler d’autres choses entre vous ?
Juliette : Oui, heureusement ! On a d’autres passions. Matthieu fait de la peinture. Moi j’écris des chansons au piano. Et on a deux enfants… On est bien occupés !

Quand on récupère un édifice comme Notre Dame de l’immaculée Conception, c’est deux siècles d’histoire, ça ne vous fait pas peur ?
Matthieu : C’est vrai qu’il s’agit du premier gros projet que l’on a à La Réunion. Mais c’est peut-être la force de l’âge, d’oser sans trop se poser de questions. De toute façon, dans ce métier, il faut être humble. Il faut accepter de ne pas savoir aussi. Et puis, on a une maîtrise d’ouvrage particulière: la congrégation de Saint-Joseph sœurs de Cluny, mais elles sont formidables. Ça se passe très bien. C’est une particularité de la maitrise d’ouvrage dans le patrimoine, il y a souvent un côté affectif très fort.

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Le musée Djibaou en Nouvelle-Calédonie, conçu par Renzo Piano

Est-ce qu’on trouve facilement des artisans à La Réunion pour travailler sur une charpente vieille de deux siècles ?
Ce n’est pas évident mais c’est aussi un défi. Les gens se forment au fur et à mesure.  Il y a un échange, un aller-retour permanent avec les équipes. Pour la chapelle, on va démonter certaines choses, il va y avoir des surprises. Il faut une humilité de toute l’équipe, il y a une certaine prise de risque, une inconnue qui fait aussi le charme de ces chantiers du patrimoine: quand on démonte une charpente on ne sait pas forcément sur quoi on va tomber. L’artisan ou l’entreprise qui va travailler sur du patrimoine doit être dans cette même démarche. Il ne peut pas appliquer automatiquement les techniques qu’il a l’habitude d’utiliser.

Par quel bout on prend un projet comme celui de la restauration de la chapelle de l’Immaculée ?
Matthieu : On commence déjà par un diagnostic puis on établit un protocole de restauration. Le plus important, c’est d’observer. Comprendre la nature de l’édifice, ses caractéristiques patrimoniales. Pourquoi on l’a préservé plutôt qu’un autre ? Comment les gens se reconnaissent dans ces caractéristiques ? Il y a bien sûr le matériau, la structure mais il est tout aussi essentiel avant d’entreprendre la démarche de restauration de comprendre l’usage et l’histoire qui vont avec le lieu.
Juliette : Ce qui essentiel dans notre démarche, c’est la volonté d’inscrire notre travail dans la continuité, dans l’histoire du bâtiment. Surtout ne pas vouloir en faire une œuvre personnelle, vouloir apposer sa patte. En restauration, on peut vite saccager un monument avec une intervention très brutale.
Matthieu : Il ne faut pas que ce soit figé non plus, il faut que l’édifice s’inscrive aussi dans l’ère du temps. Par exemple, on est confronté aujourd’hui à des mises aux normes, au questionnement de l’accessibilité pour tous.

Autrement dit, être architecte du patrimoine, c’est aussi s’inscrire dans le présent, pas que vivre dans le passé ?
Matthieu : C’est essentiel. Certes, on se sert du passé, on est en continuité mais les architectes du patrimoine sont aussi des chercheurs, des curieux, des gens qui remettent en question. Il peut y avoir de l’innovation. On peut faire appel à des techniques très contemporaines. Décider de les dévoiler ou de les dissimuler… Il n’y a pas de solutions pré établies. Aucun projet ne ressemble à un autre.
Juliette : L’architecture du patrimoine est en phase avec les questions de son temps comme la démarche environnementale. Ce souci de réutiliser des lieux… On est dans une démarche où le gaspillage n’a plus de sens.

« Pas des architectes à part »

En même temps, il y a le critère économique, on préfère souvent raser pour reconstruire…
Matthieu : C’est un fait. Reconstruire coûte souvent moins cher de que de restaurer. D’où l’intérêt du classement.
Juliette : En même temps, c’est aussi dans les périodes de crise que les gens ont besoin de repères, de belles œuvres, de se replonger dans leurs racines pour mieux repartir. L’architecture du patrimoine n’est pas en crise. Il n’y a jamais eu autant d’élèves inscrits à l’école de Chaillot.

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Le projet de Renzo Piano à Ronchamp en Haute-Sâone, que notre jeune couple d’architecte aime beaucoup.

Rassurez-moi, vous aimez quand même l’architecture contemporaine ?
On n’est pas des architectes à part ! On a d’ailleurs déjà été sollicités pour travailler au sein de projets qui allient une démarche patrimoniale et contemporaine. Dans des projets de réutilisation ou d’extension.

Quels sont les architectes que vous aimez ?
Il y en a tellement. On peut citer Renzo Piano parce qu’il n’a pas de gestes gratuits. Je pense par exemple au couvent qu’il a dessiné sous la chapelle Notre-Dame de Ronchamp de le Corbusier. Il y a à la fois une démarche artistique, poétique et en même temps, une démarche de dialogue avec l’histoire du lieu.
Mathieu : Il y a aussi Alvaro Ciza qui est dans la même démarche …
Juliette : J’aime beaucoup ces projets d’archi qui récupèrent un site qui a perdu son sens et qui vont rétablir des liens, rétablir une harmonie. C’est une démarche très humaine.

Vous avez d’autres projets en cours ?
Des réhabilitations de vieilles cases créoles. On a aussi été consultés pour un projet à la Grande Chaloupe sur le Lazaret n°2. C’est très particulier. Quand on a été la première fois sur place, on avait l’impression d’être sur le site d’Angkor Wat au Cambodge. Sur notre page Facebook, on a mis notre reportage photo parce qu’on aime bien partager ces moments d’exception. Les vestiges sont complètement envahis par la végétation, les racines, les arbres. Ce site est très fort, chargé en émotion, lourd d’histoire. Des projets comme ça, on en rêve la nuit.


Entretien : Laurent BOUVIER
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