L’école d’architecture prend son indépendance

Jusqu’alors simple antenne de Montpellier, l’école d’architecture de La Réunion s’apprête à prendre son indépendance. Si les modalités sont encore en discussion, la décision est actée. Le seul établissement d’enseignement d’architecture européen représenté dans la zone tropicale se veut une structure novatrice et tournée vers le Sud. Directeur depuis 2009 mais présent depuis les débuts de l’aventure en 1988, Pierre Rosier fait le point sur ce qu’il estime une évolution logique.

Pierre Rosier

« Il y aura un cursus complet. En plus de la licence, nous allons non seulement proposer un master, mais à terme nous voulons être en capacité de faire de la recherche, accueillir des doctorants » indique Pierre Rosier, le directeur de l’école.

Pierre Rosier, ça bouillonne en ce moment à l’école d’architecture de La Réunion…
L’actualité est assez dense, le temps s’est accéléré. Entre les audits, l’inspection du ministère, le développement du réseau d’écoles partenaires, les groupes de travail pour jeter les bases de la gouvernance de la nouvelle vie de l’école…

Il est temps pour l’école de voler de ses propres ailes ?
Oui. Le discours doit changer. Nous ne sommes plus là pour former uniquement des Réunionnais. Nous ne sommes plus ascenseur social comme en 1988. Aujourd’hui, nous sommes en capacité d’attirer, par une expertise en architecture tropicale, des étudiants du monde entier. Est-ce qu’on a quelque chose à dire, nous Réunionnais, en architecture tropicale ? Oui. Faisons en sorte que l’activité et la réflexion se fassent ici et pas chez le voisin.

Ce qui nécessite de s’émanciper de l’école de Montpellier ?
C’est la suite d’un processus logique. Notre réflexion a été celle-ci : qu’est-ce qu’on fait ? Il y a de plus en plus de demandes, y compris depuis les pays voisins sur une expertise locale reconnue. Or pour qu’un milieu, quel qu’il soit, puisse se développer, il faut qu’il puisse regarder ailleurs. C’est pourquoi on a commencé à regarder autour. D’où la création d’un réseau d’écoles de la zone, IONAS (Indian Ocean Network of Architecture Schools), d’où la demande de certification de notre école par l’Union Internationale des Architectes. Autant on peut exporter un savoir-faire local, autant on a besoin de se nourrir de savoir-faire régionaux et étrangers.

“650 étudiants formés à La Réunion depuis 1998”

Quel bilan faîtes-vous de ces 27 ans d’existence de l’antenne de La Réunion ?
Un bilan extrêmement positif. D’abord, près de 650 étudiants ont été formés à La Réunion depuis l’ouverture de l’antenne. Ce n’est pas rien. Des architectes qui sont sortis de l’école, il y en plus qu’on ne le pense. On les retrouve dans toute l’île, en libéral, dans les collectivités… L’enseignement local ne doit pas être si mauvais si l’on en juge par le nombre de demandes. Chaque année, nous avons environ 150 demandes pour une trentaine de place. La question subsidiaire est de savoir si nos étudiants, lorsqu’ils sortent d’ici et qu’ils vont faire leur deuxième cycle en métropole, sont au niveau ? Oui. En disant ça, je me borne à évoquer des éléments factuels: cette année, par exemple, les deux premiers prix de diplômes décernés à Montpellier sont réunionnais.

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Le bâtiment de l’école au Port

Mais pourquoi ne pas continuer avec Montpellier si ça a bien fonctionné jusqu’ici ?
Deux sujets ont permis d’alimenter notre volonté d’émancipation. Le premier est purement matériel. Il découle de la difficulté de fonctionner administrativement à 10 000 km l’un de l’autre. Il faut dire que nous ne sommes pas sur le même modèle que les autres écoles nationales supérieures de France, lesquelles sont financées par l’État. Ici, nous sommes quasiment pour moitié financés par les collectivités. Le deuxième sujet porte sur le fond. On s’est aperçus ces dernières années qu’il existait très peu de liens pédagogiques entre Montpellier et la Réunion. Pour qu’un enseignant puisse venir, il faut de la disponibilité et cela a un coût. Bien sûr, on peut très bien le faire à distance par visioconférence mais avec le décalage horaire ce n’est pas simple. Et Montpellier fonctionne sur des thématiques propres à sa région; l’école ne connaît pas bien le milieu indo-océanique. En tout cas, elle y porte peu d’intérêt. La mayonnaise ne passe pas. Elle était suffisante au début. Aujourd’hui, on a plus d’échanges sur le fond avec l’Afrique du Sud ou l’Australie que Montpellier.

Concrètement, être une école autonome, ça veut dire pousser l’enseignement jusqu’au master 2 ?
Il y aura un cursus complet. En plus de la licence, nous allons non seulement proposer un master, mais à terme nous voulons être en capacité de faire de la recherche, accueillir des doctorants. Bien sûr, on ne va pas le faire seul. On va s’appuyer sur des compétences qui existent à l’Université de La Réunion.

Où en êtes-vous dans le basculement vers l’autonomie ?
On a eu une évaluation de l’UIA (Union Internationale des Architectes) en septembre 2014 pour que notre formation soit reconnue dans tous les pays partenaires. La deuxième étape, en février 2015, a été d’accueillir une inspection du ministère de la culture en février. L’inspection générale des affaires culturelles (IGAC) a rendu un rapport qui est positif, il a été présenté au cabinet de la ministre en juin dernier et a débouché sur une décision ministérielle d’ouvrir une formation Master à la Réunion. C’est à dire une formation complète pour être architecte diplômé d’Etat (ADE).

Etudiants de l'école d'architecture de La Réunion

L’école accueillera sa première promotion d’étudiants en master à la rentrée 2016.

Que reste-t-il à faire avant de porter la nouvelle structure sur les fonts baptismaux ?
Le projet de création d’une école d’architecture de plein exercice à La Réunion a été acté par le comité de pilotage. Reste à choisir le statut de l’école, sa gouvernance. On n’en est pas encore là. Il y a plusieurs scénaris. C’est sensible. On restera de toute façon sur un format national supérieur avec un diplôme d’Etat. Et bien sûr, nous allons garder notre partenariat avec les collectivités. Nous allons travailler la piste interministérielle avec les ministères des Affaires étrangères et de l’Outremer. En tout cas, le schéma proposé est celui d’une école internationale et une école novatrice.

Une école d’architecture novatrice, ça veut dire quoi ?
Ça veut dire déjà une école internationale parce qu’on aura un enseignement bilingue. Aujourd’hui, aucune école d’architecture en France ne le propose. Il y aura aussi une mobilité obligatoire des étudiants au cours de leur cursus dans un pays anglophone ou un pays partenaire de IONAS de préférence. Nous aurons des intervenants étrangers de IONAS à La Réunion. Il pourra aussi y avoir des cours en E-learning sur des compétences plus pointues, depuis Londres, Perth ou Lausanne.

Quels sont les liens tissés aujourd’hui avec les écoles d’architecture de la zone ?
Et bien là, on a été sollicité par Perth pour la signature d’une convention bilatérale, j’y ai été en juin. Cette convention permet à nos étudiants de suivre une partie de leur cursus en Australie et aux étudiants australiens de faire une partie de leur cursus ici. Nous allons recevoir bientôt nos premiers australiens. Et là, c’est l’école de Perth qui a été demandeur. Bien sûr, ça ne s’est pas fait comme ça, il y a eu des workshops, des voyages d’études. Et on est en train de faire la même chose avec la ville du Cap, après avoir déjà fait la même chose avec Chandigarh en Inde.

La nouvelle formule de l’école, ça commence quand ?
Nous démarrons le premier master 1 à La Réunion en septembre 2016. Avec une petite subtilité, cette première année de Master se fera sur le format accrédité de Montpellier. Ouvrir un cursus sous notre nom, ça ne se fait pas en 6 mois. Il faut monter un dossier, faire une maquette pédagogique, il faut une accréditation à la fois du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche et de notre ministère de tutelle, le ministère de la Culture. On se donne deux ans.

Ecole-d'archi

Le divorce avec Montpellier s’est-il fait à l’amiable ?
Oui, tout à fait. Pour l’instant ça se passe très bien. Il y aura un accompagnement de Montpellier. C’est une évolution consentie.

L’école d’architecture de Nantes qui conduit un projet de partenariat avec l’île Maurice est-il un projet concurrent ?
C’est un projet complètement différent, appuyé sur du privé. Aucun denier de l’Etat n’est versé dans ce projet. C’est un financement privé, assis sur une inscription payante et assez chère. Je dirai qu’à la limite, ça nous a boosté. Il n’y aurait pas eu Nantes, je pense qu’on serait encore en train de tergiverser. Ça a poussé l’Etat à prendre une décision.


Entretien: Laurent BOUVIER


Repères

1988
Ouverture à Saint-Denis d’une antenne de l’école d’architecture de Montpellier à La Réunion sous l’impulsion des élus du Département. Au départ, seules les deux premières années du premier cycle sont proposées à La Réunion.

2002
Déménagement au Port. Alain Séraphine, le directeur de l’école d’art de La Réunion propose à l’antenne de Montpellier d’être hébergée dans les nouveaux bâtiments dessinés par Architecture Studio.

2004
Mise en place la réforme européenne de l’Université avec un cursus uniforme, le LMD (licence, master, doctorat).

2008
L’école ouvre une troisième année.

2009
La Région, nouveau partenaire. Une convention quadripartite est signée pour trois ans entre Montpellier et les trois collectivités (Région, Département, commune du Port)

2011
Ouverture avec Montpellier du Master pro QEBMT (Qualité environnementale des bâtiments en milieu tropical).

2013
Ouverture d’un post diplôme, le DPEA (Diplôme propre aux écoles d’architecture, diplôme en architecture tropicale)

2013
Création de IONAS (Indian Océan Network of Architecture Schools) qui met en réseau les écoles de Perth, le Cap, Chandigarh et La Reunion.

2014
Évaluation de l’école par l’union internationale des architectes (UIA).

2015
Evaluation de l’inspection générale des affaires culturelles qui débouche sur la décision d’ouvrir un Master propre à La Réunion.


 

L’école d’architecture, en chiffre

100 étudiants dont 10 étudiants étrangers (Maurice Madagascar, Belgique, Allemagne, Canada)

30 enseignants

1 maître assistant à temps complet

2 maîtres assistants associés

27 enseignants contractuels.

6 administratifs