Jean-François Delcourt, un architecte en transmission

C’est l’un des plus anciens architectes en activité sur l’île. Mais Jean-François Delcourt a toujours une passion intacte pour son métier. Entourés de jeunes archis, il prépare son départ, passe la main en douceur. Il en profite pour évoquer les profondes mutations qu’ont connu son métier et La Réunion durant ces quarante années où il a exercé.

Jean-François Delcourt
Jean-François Delcourt a derrière lui quarante années
d’exercice sur le sol réunionnais.

Quand j’ai dit que j’allais voir Jean-François Delcourt, on m’a dit : “Tiens Delcourt, il est toujours là ? Il travaille encore ?”

Vous pouvez rassurer tout le monde. Delcourt va bien, il est en pleine forme.

Vous allez avoir 70 ans, et vous êtes toujours fidèle au poste, tous les matins…

Oui, mais je suis conscient qu’il est temps pour moi de passer la main. Je sens d’ailleurs quand même qu’on me pousse un peu vers la sortie (il éclate de rire)… Est-ce normal ? Je pense que oui, bien que… Oscar Niemeyer a bien tenu jusqu’à 101 ans, non ?

Après toutes ces années, vous avez toujours
la passion de votre métier ?

Absolument. La passion est intacte. Parce que j’ai toujours cette même envie d’apprendre. C’est le moteur : on apprend toujours dans ce métier, même à 70 ans, même après 40 ans d’exercice. L’architecture, elle évolue toujours, les techniques, les normes évoluent. L’architecture est un métier qu’on n’apprend pas dans des livres, il faut l’expérimenter. Voyez, là sous mes yeux, j’ai les plans d’une opération de logements que nous faisons en ce moment à La Possession, c’est un chantier où on expérimente de nouvelles techniques de construction en acier, c’est tout à fait passionnant. J’ai 40 ans de métier derrière moi mais j’apprends tous les jours.

On dit que ce métier est chronophage…

C’est pas un métier qu’on fait à moitié. J’ai toujours pris l’habitude de travailler entre 10 et 12 heures par jour, et j’ai toujours travaillé le samedi. Mais ça ne m’a pas coûté ; je vous dis : j’ai l’avantage d’avoir un métier créatif, un métier passion.

Le jour où vous arrêtez, vous y pensez ?
Vous allez déprimer ?

En tout cas, il est hors de question de me précipiter dans l’inactivité. Je m’y noierais. Je pourrai m’intéresser à plein de choses périphériques à l’architecture, faire une petite promotion pour m’amuser…

Voyager ?

Ah ça oui. Même si je voyage depuis toujours, je vais pouvoir vraiment prendre le temps de visiter des pays que je n’ai fait que survoler. L’Amérique du Sud, le Chili, le Brésil, l’Argentine et la Terre de Feu. Retourner au Japon. Aller en Corée.

Des voyages tournés vers l’architecture ?

Bof, l’architecture en soi ce n’est pas ça qui m’intéresse…moi ce qui m’intéresse, ce sont les gens. D’ailleurs, on travaille avant tout pour des gens dans ce métier. De temps en temps, les archis l’oublient. Ils pensent vouloir faire des chefs d’œuvre, poser des objets… Mais notre job, ce n’est pas de faire des chefs d’œuvre, c’est juste d’essayer de donner un cadre de vie qui ait du sens pour les gens qui vont y vivre. C’est ça qui est important.

J’ai eu une chance inouïe
d’arriver au bon moment

Combien y-avait-il d’architectes sur l’île quand vous êtes arrivé à La Réunion en 1977 ?

Je suis l’architecte numéro 16 ! Le seizième à La Réunion !

De ces 16 architectes, vous êtes le seul
qui reste en activité ?

Non, parmi les dinosaures, il reste mon camarade Bertin qui est arrivé avant moi. Mais c’est tout je crois.

Comment avez-vous atterri ici ?

J’étais venu pour des travaux de fin d’étude à l’école des ponts et chaussées. Et en 1977, je me suis fait embaucher à la DDE. J’y suis resté 3 ans. Je m’occupais des plans d’occupation des sols. J’ai travaillé sur les POS de la moitié des communes de l’île. Ce qui était, je vous l’accorde, une position privilégiée pour regarder La Réunion. Les problèmes de démographie, d’infrastructure, d’équipements, de logements…On abordait tous ces sujets. Au passage, je peux vous dire que j’ai vu, en 40 ans, La Réunion vivre une mutation extraordinaire.

Quelle mutation ?

D’abord une mutation démographique. A l’époque, quand je suis arrivé, nous étions 350 000 sur l’île. Le contexte politique n’est d’ailleurs pas étranger à cette mutation.

Bumidom

C’est-à-dire ?

Quand Mitterrand est arrivé au pouvoir, je me souviens du slogan qui circulait à La Réunion: «vivre et travailler au pays.» Ca a été essentiel. Parce que jusqu’alors, environ 6500 jeunes partaient chaque année de l’île. Après 1981, ils sont restés. L’arrivée de Mitterrand au pouvoir a enclenché aussi d’autres décisions fondamentales pour le développement de l’île : l’introduction du SMIC, des allocs et toute la politique autour de l’égalité sociale qui a permis d’amorcer un rattrapage. Ont suivi l’arrivée de la société de consommation, les premiers hypermarchés, l’explosion du parc de voitures… et du parc de logement…

Finalement, vous arrivez au bon moment…

J’ai eu une chance inouïe effectivement d’arriver au bon moment.

Quand passez-vous de l’autre côté de la barrière ?

C’est bien simple. Le DDE de l’époque me convoque dans son bureau et me dit : Monsieur Delcourt, j’ai besoin de vous : dehors ! J’ai donc quitté la DDE. J’ai installé ma vieille planche à dessin dans ma case à Saint-Gilles, mon «T», mon équerre et c’était parti. On a fait une première opération de 20 logements pour la SIDR et une deuxième de 100 logements…Pour un jeune couillon qui démarrait, c’était quand même pas mal. Ça s’est accéléré très vite.

Le port des Roches-Noires au tout début des années 60. Photo extraite du livre "La Réunion" de Gabriel Hoarau, Éditions Delroisse, 1965.
Saint-Gilles dans les années 1960. Extrait de “La Réunion” de Gabriel Hoarau, Éditions Delroisse, 1965.

Est-ce qu’aujourd’hui, vous avez l’impression de faire le même métier qu’il y a quarante ans ?

Oui, parce que je produis toujours du logement. Maintenant, est-ce que les codes sont les mêmes ? Non. L’architecture est une affaire de modes. Souvenons-nous dans les années 80, il fallait bâtir la ville. La réflexion tournait autour de l’urbanité, de l’historicisme. Aujourd’hui, tout ça est oublié et on est revenu à une architecture objet -il n’est qu’à regarder nos revues. On est à la recherche de l’exploit. Bon…C’est pas tout à fait vrai à La Réunion parce qu’ici, on n’a pas les moyens financier et technique de l’exploit. Par contre on est très sensible à la mode écologique.

Mode ?

Oui c’est une mode. Vous n’allez pas me dire qu’on vient d’inventer les brise-soleil… Dans les années 1920, Le Corbusier en dessinait déjà. Utiliser le climat pour faire nos constructions, c’est une évidence, nos anciens l’ont d’ailleurs toujours fait. Mais ce qui m’ennuie aujourd’hui, c’est qu’on a transformé l’écologie en normes. Et l’application des normes devient quelquefois absurde. C’est complètement dément.

Ce que je constate, c’est que les jeunes sont très soumis à la norme

Exemple ?

Un simple exemple : on veut se protéger de l’ensoleillement, on fait donc de grandes casquettes, mais en même on exige une grosse perméabilité au vent, donc on doit ouvrir les façades de 25 %, ce qui veut dire des fenêtres de plus en plus grande, donc avec de plus en plus d’apport solaire…On est dans une contradiction permanente.

On sent que ça vous énerve…

Oui, on nous impose des coefficients complexes, des couleurs… Il faudrait tout faire en blanc parce que ça ne capte pas la chaleur ! Honnêtement, à force d’empiler les contraintes, on en arrive à une culture…allez osons le mot…un peu fachiste. Où est la respiration qui permet d’offrir du bien-être ? Non, aujourd’hui, on s’emmerde avec la couleur de la façade, la taille des marches et des ouvertures alors que l’architecte devrait mettre au centre de sa réflexion, l’humain, l’habitant. Comment il vit ? Comment il rencontre son voisin ? Et on a en face de nous des gens qui regardent une construction par le petit bout de la lorgnette… La poignée de porte qui doit être à 40 cm…

Il y a toujours moyens de s’en arranger de ces contraintes…

Moi, ce que je constate, c’est que les jeunes sont très soumis à la norme. Ils sont très obéissants.

Beaucoup trop ?

Ha oui, moi je leur dis : on s’en fout ! Mais non, ils sont quelquefois prêts à faire des projets moches, mais DANS LA NORME !

"Palace of Assembly Chandigarh 2006" by Duncid
Palace of Assembly Chandigarh. 2006. © Duncid

Vous parliez de posture fachiste…Un mot sur la polémique autour du passé fachiste de Le Corbusier au moment où on le célèbre dans une grosse expo à Beaubourg ?

Ben oui, il a été pétainiste. Il s’est trompé ! Voilà tout. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Moi, j’ai été élevé dans l’admiration béate de Le Corbusier. Moi j’ai été élevé avec ça. Et je suis allé il y a trois ans en Inde pour aller à Chandigarh. Aie. Bon, les bâtiments dessinés par Corbu en béton brut… c’est quand même pas mal même si ça a vieilli. Par contre, la pensée urbaine de Le Corbusier, c’est zéro. Ces idées de faire la campagne dans la ville, la pensée hygiéniste et ben, le résultat, c’est qu’il n’y a pas d’urbanité. Les gens ne se rencontrent pas. Je vous rassure. On peut aimer Le Corbusier tout en ayant une lecture critique.

Vous disiez tout à l’heure qu’il était temps pour vous de passer la main…

Oui, je m’efface petit à petit, j’essaye d’apporter du conseil aux jeunes architectes qui m’entourent. J’allai utiliser une expression terrible : «j’ai fait mon temps…» On va le dire différemment : il est temps pour moi de passer la main tout en continuant de transmettre mon enthousiasme. Et donc, parmi les jeunes archis du cabinet, il y en a un, Maxence Lefebvre, qui est avec moi depuis 7-8 ans et à qui j’ai proposé de m’associer et de prendre ma succession. Aujourd’hui, c’est lui qui assume la relation client, qui manage un certain nombre de projets. Moi je suis là pour le conseiller, je ne tiens plus le premier rôle. C’est lui qui va à la plupart des manifestations professionnelles. Chez de nombreux clients, je n’interviens plus. Ou rarement. Jusqu’au moment où je m’effacerai complètement.

Delcourt et Lefèvre
A presque 70 ans, Jean-François Delcourt passe la main progressivement à son associé Maxence Lefebvre.

C’est pas trop difficile de s’effacer quand il s’agit du cabinet que vous avez créé, du métier que vous exercé depuis 40 ans ? Ça fait pas trop mal à l’égo ?

Ça nécessite de faire un petit deuil. Allez, je reconnais que de temps en temps c’est difficile de la fermer. Mais bon, il faut se rendre à l’évidence, personne n’est indispensable, même un vieil archi…


Entretien: Laurent BOUVIER

 

Focus sur…


OPERATION AUTEUIL

95 LLS ET LTS. Commune de Saint-Denis (Boulevard Doret)

IMMUBLE AUTEUIL © R.RAVON- DELCOURT - 31
L’opération Auteuil, plus haute construction de logement de La Réunion © Rémi Ravon

La silhouette du bâtiment résulte d’une mise en volumétrie des épannelages réglementaires, et elle se caractérise par un voile métallique protégeant la façade Est de l’ensoleillement matinal et des pluies portées par le vent. Selon les orientations, la protection thermique des façades a été mise en œuvre par en habillage en aluminium ou en béton de fibre coloré…


OPERATION GRENADINE & COROSSOL

166 Logements sociaux.
Commune de La Possession (Sainte-Thérèse)

grenadines © RR-Dec 2014 - 18
Bâtiments R+2 avec parking en sous-sol.
grenadines © RR- Janvier 2014 - 029
Cette opération en cours à La Possession utilise une structure métallique innovante © Rémi Ravon

137 Logements collectifs sociaux + LCR
1 Surface commerciale
4 commerces
29 logements individuels (PTZ+)

Eco-résidence installée sur la pente, l’opération tente de redonner une cohérence urbaine aux quartiers avoisinants. Le plan masse donne la part belle aux liaisons vertes piétonnes et hydrauliques. Des passerelles de circulation en bois placent les habitants au plus près de la nature.

Mode constructif alternatif : Structure métallique profils ARCELOR STYLTECH, remplissage par façades légères bardage fibre-ciment + isolant.


STADE EN EAUX VIVES

Commune de Sainte-Suzanne (Bocage)

stade aquatique ┬- R.Ravon 11
Le stade en eaux vives de Sainte Suzanne © Rémi Ravon

Le sport en eau vive est un sport de sensations, dont la pratique en pleine nature procure des frissons fantastiques. Imaginez-vous, emporté par le courant, slalomant entre les rochers, dévalant les rapides, esquivant les contre-courants… L’eau bouillonne, tourbillonne, jaillit, éclabousse… C’est du plaisir à l’état pur. Créer un stade en eau vive, c’est mettre à la portée de tous, dans un cadre organisé, ce monde d’émotions fortes. Franchir les 25 portes du slalom, alors que le courant vous emporte, vous et votre petite embarcation, est à chaque instant un combat homérique.

 

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