Ils rêvent d’ailleurs et de projets à échelle humaine

A quoi rêvent les étudiants de l’école d’architecture de l’île ? Comment voient-ils leur futur ? Petit aperçu avec 6 étudiants en troisième année de licence.

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Ces six étudiants en 3e années de licence à l’école d’architecture au Port ont des rêves d’ailleurs.”

Anne, Jérémy, Julie, Sophie, Inka, Mungra… Accrochés à leurs tables à dessin au premier étage de l’école d’archi, ils posent un instant leurs crayons pour évoquer leur futur. Que feront-ils une fois leur diplôme en poche ? A quoi rêvent-ils ? En tout cas pas de dessiner une tour à Dubaï. Dans leur tête, le futur se dessine plutôt dans des projets à échelle humaine, en phase avec leur environnement. Une génération “sac-à-dos” qui ne cache pas ses envies de se confronter au monde, aux autres façons d’habiter.

Ainsi, Julie aimerait devenir libéral dans une grande agence, mais plutôt dans un pays du Nord de l’Europe, “parce qu’ils sont en avance dans l’écologie” et parce qu’elle souhaite se “confronter à une autre manière de penser.” Aussi, elle a coché le programme Erasmus avec une option pour Lund ou Gotborg en Suède. Jérémy, lui, vient de Saint-André où ses parents cultivent du piment. Il est particulièrement intéressé par certaines architectures qui utilisent des techniques agricoles et qui sont pensées à l’échelle micro-locale. Il cite en exemple Glenn Murcutt, Lacaton et Vassal. “Comme eux, j’ai envie de m’inspirer de mon environnement local, je souhaite utiliser mon histoire, construire dans l’environnement que je connais.” Mais en attendant, il envisage de terminer ses études à Toulouse où est dispensée une spécialisation sur l’architecture durable. Après “pourquoi pas faire une première expérience professionnelle en Europe ?”

Ils plébiscitent une architecture “humaniste.”

Anne est une transfuge… Après cinq années d’études d’ingénieur à l’ESIROI, spécialisation bâtiment/énergie, elle est passée de l’autre côté de la barrière. “A un moment, je me suis dit: mince, je suis du mauvais côté. Ce que j’ai envie, c’est de créer.” Au départ, c’était dans l’optique de monter son cabinet, mais maintenant, elle est davantage ouverte à d’autres options. “Beaucoup de choses m’intéressent. Le champ du possible est vaste en architecture.” Ce qui est sûr, c’est qu’elle partira faire ses premières expériences à l’étranger. “J’ai envie de partir, d’apprendre comment vivent les gens, comment ils construisent.” Elle pense aller “plutôt dans la ceinture tropicale.” D’ailleurs, elle a réalisé son premier stage aux Philippines. “Au début, je voulais travailler dans une grosse structure mais aujourd’hui, je suis davantage enclin à envisager une petite structure, plus adaptée aux besoins de la majorité des gens. Ceux dont on se soucie le moins.”

Inka Kuik, elle, est venue faire son expérience “étrangère” à La Réunion. Elle arrive de l’Université de Hanovre en Allemagne où elle étudie l’architecture. Elle a voyagé grâce à Erasmus, ce programme qui permet aux étudiants européens de faire une partie de leurs études dans un autre pays de l’Europe. “On m’a proposé la Réunion, j’ai regardé la mappemonde, j’ai dit: OK.” Cette expérience est une évidence pour elle, persuadée du fait que “plus on vit d’expérience, plus on peut être créatif.” Elle n’est pas venue chercher ici un savoir académique. “Je suis venue chercher autre chose. Le sujet, pour moi, c’est comment on vit le paysage ici, la culture.” Elle apprécie de se retrouver dans une petite école, “familiale avec beaucoup de proximité avec les enseignants.”

Sophie Bersot, elle, vient de Laval au Québec. Elle voulait apprendre l’architecture en pays tropical. “Nous, on ne parle que d’isolation et de chauffage au Québec. Ici, on a des cours sur le paysage, on parle de ventilation naturelle” apprécie-t-elle. Sophie a pour projet d’aller s’installer en Australie. “Ça fait une bonne transition.” Elle souhaite s’orienter ensuite vers les pays en voie de développement. “Je veux aider les gens. Je n’ai pas envie de faire une tour de bureau pour que certains s’enrichissent.”

Tous ont en commun de vouloir mettre en avant une “architecture humaniste. “Vu la conjoncture, il faut qu’on pense à changer notre façon de penser” explique l’un d’eux. Et ne leur parlez pas des “starchitectes.” “Les grands noms de l’architecture, nous, on les voit plus comme des arrivistes. Ils construisent de gros projets certes, mais pour les privilégiés.”

Quand il s’agit d’envisager leur avenir à La Réunion, ils sont beaucoup moins enthousiastes. Est-ce qu’ils vont pouvoir vivre de leur métier ici ? Pour Anne, il y a peu d’opportunités. “Moi, j’ai une petite expérience ici dans le logement collectif. J’ai vu toute la difficulté d’inculquer des idées durables.” Cet autre étudiant a également été refroidi par ses premières expériences à La Réunion. “Des fois, je me pose des questions de savoir si jeux vraiment être archi. J’ai déjà fait des stages et on se rend compte qu’on ne fait que gérer un budget et des normes. Le leitmotiv devient : tout ce qui n’est pas interdit est possible.”

Pour Khusboo Mungra, étudiante Mauricienne, il faut se faire à l’idée que “c’est le programme qui guide le crayon, et le programme est souvent très contraint, et très normé.” Sa voisine abonde: “J’ai vu comment ça se passe avec les maîtrises d’ouvrage et comment c’est compliqué de faire changer les choses.” Mais en attendant, ils ont encore beaucoup à apprendre, et tous s’accordent à dire que le chemin sera difficile et long. « A l’école, on est encore des petits oiseaux, résume Inka; il faut construire son nid. Et pour ça, on a la chance d’être animés par le meilleur des boosters : la passion.”