Gaetan Siew, l’exemple mauricien

Ancien président de l’Union internationale des Architectes, Gaëtan Siew a été nommé, par le gouvernement britannique, au Conseil d’administration de “Future Cities”, un centre d’excellence mondial sur l’innovation urbaine. De passage à La Réunion, l’architecte mauricien enjoint ses confrères réunionnais à faire valoir leur expertise à l’export. 

Gaetan Siew: “L’avenir de la profession est à l’étranger.”
Gaetan Siew: “L’avenir de la profession est à l’étranger.”

Gaëtan Siew, quand on voit toutes vos occupations, entre l’Angleterre, la Chine et l’Afrique, votre vrai bureau, c’est l’avion?
Disons que ces quinze dernières années, je crois que j’ai passé la moitié de ma vie en l’air. Le pire a été lorsque j’étais président de l’union internationale des architectes (UIA) entre 2005 et 2008. L’UIA, c’est 130 pays, je suis allé partout.

Et vous avez pu continuer à exercer ?
Outre le fait que le voyage est une passion, ces rencontres aux quatre coins de la planète avec des architectes de tous les pays m’ont beaucoup appris sur mon métier. Elles m’ont nourri professionnellement. D’ailleurs, le cours que je donne à  à l’école d’architecture et d’urbanisme de l’université de Pékin découle directement de ça. C’est ma spécialité:  la mondialisation et son influence sur l’architecture.

Vos confrères réunionnais étaient dans le rue, suite à une problématique qui est quelque part liée à la mondialisation puisqu’il  s’agit de se mettre en conformité avec le droit européen, d’opter vers un modèle plus anglo-saxon d’ouverture de capital des agences à d’autres investisseurs et métiers. Qu’est-ce que ça vous inspire ?
Je pense qu’il faut prendre ce problème comme il vient, il y a du bon et du mauvais. L’Europe a une concentration de compétences aujourd’hui qui va même jusqu’à la saturation. Ce sont des pays matures. Ils ont une population qui a fait sa transition démographique, les équipements publics sont en place. Les attentes et besoins en terme d’infrastructures diminuent. Cette compétence aura donc besoin de s’exporter. C’est une nécessité. Et quand on s’exporte, il faut pouvoir adopter certains standards d’organisation. Ça ne veut pas dire qu’il faut se standardiser, perdre son âme.

Le modèle français tient à sa spécificité…
Il ne s’agit pas que des Français. Cette crainte exprimée par les architectes français est partagée dans l’ensemble des pays latins: Italie, Espagne, Grèce, Portugal. Tous ces pays là ont des réserves sur ces questions. La création y est vécue comme une action très personnelle et intimiste. Et dans le fonctionnement en équipe pluridisciplinaires, notamment avec des ingénieurs comme dans le modèle anglo-saxon,  l’architecte a l’impression de se perdre. Ça fait des siècles que l’architecte latin travaille comme un artisan d’art.

Et vous pensez qu’il ne peut pas continuer à travailler comme ça ?
Aujourd’hui, la complexité des projets, des réglementations obligent à un travail plus transversal, à davantage de pluridisciplinarité.

Est-ce à dire que l’évolution obligera l’architecte à être noyé au milieu des spécialistes ?
Non, non, pas du tout. Bien au contraire. Nous sommes entrés depuis une vingtaine d’année dans la question verte et durable. Avant, on se dirigeait graduellement vers un monde de spécialistes. Spécialistes de l’énergie, du transport, du climat, de la structure…la liste est longue. Et l’architecte était un peu perdu parce qu’il était trop généraliste. Or aujourd’hui, cette question verte oblige justement à avoir une réflexion généraliste. Parce qu’il n’y a plus de coordinateur de tous ces spécialistes. Et pour nous, architectes, c’est une opportunité.  L’architecte doit reprendre son rôle de pilote. Il n’y a que lui qui peut concilier le culturel, le social, la technique et l’économie d’un seul projet. Revenons à l’agence. Si vous considérez que l’agence est une entité mais une entité qui est multidisciplinaire et qui regroupe toutes ces spécialités avec un seul chef d’orchestre, l’architecte; et bien je pense que vous n’êtes pas loin de la formule idéale. L’architecte doit reprendre son rôle qu’il a un peu perdu. Surtout, et là je rejoins les inquiétudes des architectes français, dans le monde anglo-saxon où l’archi a cédé le pouvoir au profit de ce qu’on appelle le “project manager” qui est souvent un ingénieur. Celui qu’en France on appelle le maître d’oeuvre.

70% du marché dans les pays émergents

Vous voyez bien qu’on a deux modèles qui s’affrontent…
Mais il faut le prendre comme une opportunité. Pourquoi ? Parce que c’est l’occasion  de reprendre le contrôle de la situation. Et là il y a peut-être un modèle multidisciplinaire à inventer par les architectes latins, où les architectes ont davantage une sensibilité artistique. Le challenge, c’est qu’ils puisse être les chefs d’orchestre plutôt qu’un ingénieur ou un spécialiste de l’économie. Ce rôle là doit leur revenir naturellement mais il ne faut pas qu’ils restent figés sur un modèle. Il faut évoluer mais vers la bonne direction, peut-être vers une formule innovante qui va surprendre les anglo-saxons. Je vous dirai qu’en Asie (Chine, Singapour, Corée du Sud, Japon)  il y a des agences qui sont multidisciplinaires avec toujours des architectes à leur tête. Qui comprennent tous les corps de métiers, jusqu’aux graphistes et même aux bibliothécaires.

Ce sont aussi des échelles différentes…
Certes, mais il peut y avoir d’autres modèles à inventer. Par exemple, il y a un modèle qui fait de plus en plus école, et qui correspond davantage à la façon de fonctionner et à la taille des agences dans le monde latin. Ce modèle s’appelle Equator. Il s’agit de petites structures qui se sont constituées en un réseau d’export. L’une se trouve par exemple à Paris, l’autre à Lisbonne, Barcelone… Il s’agit d’indépendants, de spécialistes qui décident de se mettre en réseau pour répondre par exemple aux gros appels à projets. Quand ils présentent leurs références pour un projet à l’export, ils sont performants. On est dans un modèle plus proche du modèle français mais qui a dépassé les frontières. On regroupe nos compétences en gardant notre identité. Il en résulte une taille intéressante qui fait qu’on peut peser un appel d’offres. Je pense qu’il ne faut pas simplement dire: on résiste mais essayer d’être inventif.

Finalement pourquoi changer quand le modèle est reconnu et marche ?
Certes, il marche mais en France. Ce que les Français ne savent pas et devraient savoir c’est que le marché mondial de l’architecture il est résolument tourné vers l’Afrique et l’Asie. Le marché de l’Occident est en déclin et continuera de l’être. Près de 70% des architectes se trouvent en Europe et Amérique du Nord alors que 70 % du marché se trouve dans le monde émergent ! Quand vous partez de ce constat, il est inévitable qu’il y ait une mobilité.

Et là on touche à une faiblesse française, comme s’il y avait un complexe d’infériorité…
Ce que le Français ignore, c’est que le reste du monde a un a priori favorable sur l’architecte français, plus d’ailleurs que sur l’anglo-saxon ! Un architecte français qui arrive en Amérique du Sud ou au Brésil ou en Argentine, n’a pas besoin de démontrer qu’il est bon. Les autres le perçoivent déjà comme tel. Je vous répète ce que j’ai entendu dans tous les pays où j’ai été comme en Russie par exemple. L’architecte français est perçu comme quelqu’un de très créatif, qui peut pousser cette créativité jusqu’aux limites de l’extrême. Mais les Français ont toujours été malheureusement frileux dans l’export.

Il y a quand même un handicap majeur: la langue
C’est un faux problème. Si vous allez en Afrique, sur les 54 pays du continent, dans le marché de la construction, il n’y a pas un seul pays où il n’y a pas les chinois. Et ces Chinois, ils ne parlent ni anglais, ni français ! Et puis l’anglais est un faux problème: en réalité vous savez tous parler anglais, vous l’avez appris à l’école. Le problème, c’est que vous n’osez pas. Avec 600 mots, on peut se débrouiller. L’important n’est pas de bien parler mais de se faire comprendre.

Et pour les architectes réunionnais, les marchés sont où ?
Les marchés sont clairement en Afrique. Et d’abord en Afrique francophone. Mais les architectes de la Réunion n’y pensent pas souvent. Peut-être pour des raisons de connectivité. Il n’y a pas ou peu de vols en dehors de l’Afrique du Sud je crois et Madagascar. Mais peu importe, on peut toujours passer par le hub mauricien. L’Afrique est divisée en quatre entité: le Nord qui est francophone sauf l’Egypte et la Lybie. L’Ouest et le centre qui sont également francophones, quelques petits pays à l’Est de tradition lusophone et puis l’entité anglophone qui est beaucoup plus diffuse dans le continent. Cette distinction ne concerne pas que la langue. Elle concerne aussi le droit foncier, l’exercice de la profession…Ainsi les pays francophones sont calqués sur le modèle français et les anglo-saxons y sont perdus et mal à l’aise.

Dans ce marché africain, il y a un réel besoin de compétences. Dans tout le continent, vous n’avez que 60 000 architectes (contre 500 000 en Europe).  Et de ces 60 000 architectes africains, la moitié sont en Egypte. Bref, en enlevant l’Egypte, la France (avec 45 000 architectes) a plus d’architectes que tout le reste du continent africain ! Prenez le Niger, un pays où il y a des richesses (uranium), et bien ce pays là n’a même pas 50 architectes. C’est plus grand que la France ! Et les anglo saxons ne sont pas là-bas. Il n’y a personne.

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Gaetan Siew: “Ce que le Français ignore, c’est que le reste du monde a un a priori favorable sur l’architecte français, plus d’ailleurs que sur l’anglo-saxon!”

On a du mal quand même à imaginer vos confrères réunionnais partir à la conquête de l’Afrique. Ils sont quand même très centrés sur leur île.
Et pourquoi pas? Nous, à Maurice, on n’est pas plus grand ! Et on y est, en Afrique !

Justement, quels sont les atouts que font valoir les architectes mauriciens pour s’exporter?
J’en vois deux. D’une part, nous avons les réseaux, des contacts personnels, mais ces contacts sont d’abord ceux d’autres confrères qui sont là-bas. Je travaille toujours de concert avec un confrère local, que ce soit en Côte d’Ivoire, au Mozambique… C’est une règle. D’autre part, à Maurice, nous avons des investisseurs et donc je suis ces investisseurs qui sont mes clients. Maintenant, souvent, c’est moi qui propose à mes clients les opportunités.

C’est une différence fondamentale avec ici…
Oui, mais là où j’ai des faiblesses dans mon système, La Réunion a des avantages. Pourquoi les confrères africains font appel à moi ? Parce que comme La Réunion, Maurice a développé des infrastructures qui n’existent pas encore là-bas, dans l’hôtellerie par exemple. C’est une expertise. Or, La Réunion a aussi beaucoup d’expertise à faire valoir. Mes confrères africains sont très généralistes et ils me disent: “là on a un musée à faire, une école or je n’ai jamais fait de musée, d’école. Est-ce que tu connais quelqu’un ?” C’est comme ça qu’on avance. Et à La Réunion vous avez une réelle expertise dans beaucoup de types de bâtiments qu’à Maurice nous n’avons pas.

Exemple ?
Par exemple, vous faites un sérieux effort dans l’approche durable or ces pays-là partagent avec nous le même climat. C’est un avantage sur un architecte français de France ! Les architectes réunionnais sont plus avancés que nous dans ces domaines. Il en va de même avec les projets à caractère culturel. Prenez le patrimoine par exemple. Moi je travaille sur un projet patrimonial à Abidjan, un gros projet dans lequel je pourrais faire appel à des confrères d’ici qui ont une réelle expertise dans le domaine. Nous, à Maurice on a une approche plus anglo saxonne du patrimoine. C’est à dire que l’on fait juste une assistance à personne  en danger. Ou alors on est dans une réutilisation du patrimoine pour du business. Vous, vous avez des structures organisées, des aides, une politique du patrimoine, des bâtiments classés, l’architecture du patrimoine est même l’objet d’un enseignement spécialisé. C’est clairement une expertise française quasiment unique.

Finalement, on a l’impression qu’il y a surtout une barrière mentale ici…
Oui, je pense que c’est davantage une barrière mentale. Mais depuis quelques années même si cette barrière existe, on voit qu’il y a une réelle volonté d’ouverture, soutenus par vos collectivités. Il y a un désir. Mais maintenant il faut aller plus loin. L’avenir de la profession est à l’étranger.

Y compris ici ?
Surtout ici. A Maurice, on l’a compris. Le territoire est petit. On ne pourra continuer à bétonner comme ça. Chez nous, aujourd’hui, toutes les agences font une partie de leur chiffre d’affaire à l’étranger. Pour autant, nous n’avons pas d’agence à l’étranger, nos avons un partenariat souple avec des agences dans les pays où on opère. Nous avons l’accompagnement des investisseurs, le désir d’ouverture mais je le répète, il nous manque certaines expertises que les architectes réunionnais possèdent. Là, par exemple, je fais un musée et un centre d’affaire à Abidjan. Mais moi, je n’ai jamais fait de musée de ma vie. Si j’avais un confrère de La Réunion qui m’accompagnait, ce serait parfait…

Je laisse votre numéro de portable…
Pas de problème !

En France, l’architecte aujourd’hui est étouffé sous les normes, qu’en est-il à Maurice?
Chez nous, on exerce à l’anglo-saxonne. En terme d’application de normes, c’est très différent. Les Français ont une approche très normative. La réglementation incendie par exemple: c’est très précis. S’il y a tant de personnes, la porte doit être comme ça, placée comme ça… L’application stricte des règles peut aller à l’encontre de l’esprit. Les anglo-saxons ont une autre approche. Certes, ils ont des normes mais ce sont des normes dites de performances. Ils ne vont pas vous dire: pour évacuer 100 personnes, il faut que la porte fasse 1m20. Il va vous dire: vous devrez évacuer toutes ces personnes en moins de 5 minutes. Vous avez un devoir de résultat, à vous de trouver la solution. Finalement, je trouve que ce système est moins un frein à la créativité.

On a l’impression aujourd’hui que le travail de l’archi, c’est 1% de travail créatif et 99% d’application de normes empilées
En dehors du fait qu’elles tuent la créativité, les normes deviennent très vite obsolètes. La technologie, les habitudes évoluent et ces normes n’ont plus de raisons d’être. Il faut aussi des instructeurs qui soit bien formés et qui appliquent intelligemment ces normes.

Trouvez-vous normal que les architectes aient abandonné la marché de la construction individuelle?
C’est mondial et c’est un problème. L’architecte est absent dans ce segment de la construction. Ça a une incidence terrible sur le paysage, l’aménagement du territoire, sur la gestion du territoire même. Les archis, de concert avec les institutions, doivent trouver des solutions. Je crois que c’est un problème qui vient aussi de la formation des architectes. Déjà à l’école, on nous programme sur les grands projets, on met en avant les stars de la profession. Du coup, l’étudiant qui sort ne rêve jamais de logement social or sa mission réelle est de transformer la qualité de vie des gens. D’ailleurs, quand vous voyagez, vous voyez que l’habitat traditionnel faisait sens avec son milieu, son climat, son histoire, il y avait les règles de l’art. Or aujourd’hui, ça s’est perdu. Les gens ne construisent plus avec ces règles. Tous ces lotissements qui se ressemble tous, c’est terrible mais c’est mondial. A Maurice, c’est une catastrophe. La moitié de la construction, c’est du logement qui échappe aux archis et qui s’étale sur un territoire déjà petit…

Comme architecte mauricien vous êtes à cheval sur deux modèles culturels: français et anglo-saxons. Ça vous rend pas schizophrène ?
Je le vis positivement. Le Français laisse toujours la porte ouverte à la créativité, il ne se donne pas de limite. L’Anglo-saxon, il est pragmatique et structuré; il est bon dans la gestion technique et économique du projet. C’est bien aussi, ça rassure les clients.  J‘ai fait mes études en France, à Marseille. Ça m’a marqué. Depuis une dizaine d’année, on est à l’étranger et la moitié de notre chiffre d’affaire est réalisé à l’extérieur. Juridiquement on fonctionnement un peu à l’anglaise, j’ai des associés qui ne sont pas architectes. Mais je rassure mes confrères réunionnais qui s’inquiètent, je n’ai pas perdu mon âme.


Entretien: Laurent Bouvier

 


Gaëtan Siew en bref


Architecte mauricien


Une agence à Port Louis (Maurice) depuis 1980


Une vingtaine de collaborateurs


Président de l’union internationale des architectes (UIA)
entre 2005 et 2008


Enseignant à l’école d’architecture
et d’urbanisme de l’université de Pékin


Depuis 2013, membre du conseil d’administration de Futur cities à Londres, laboratoire de solutions d’innovation urbaines qui regroupe des architectes, des industriels, universitaire et financiers.

 

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