Avap, acte I, scène 2

L’urbanisme reste le parent pauvre de l’aménagement : compétences et moyens font toujours cruellement défaut, alors que la gestion de l’espace est le problème majeur de cette île. Les architectes ont leur part de responsabilité, ayant trop longtemps ignoré le champ urbain, alors même que leur légitimité réglementaire exclusive c’est la rue et non l’immeuble.

Mairie centrale de Saint-Denis

Seconde réunion publique du mercredi 24 octobre 2012 à 18h30 (la précédente était fixée à 17h, comme si on voulait être sûrs cette fois-ci que les estomacs limiteraient l’échange à ¾ d’heure ~ 1heure). Une trentaine de personnes pour un ordre du jour ambiguë : « arrêt » ?

En réalité une simple information sur les grandes lignes du projet de servitude, avant que la Commune «arrête» les dispositions règlementaires à soumettre ensuite à la procédure d’enquête publique qui aura lieu début 2013. Déception pour ceux qui espéraient avoir un exposé suffisamment détaillé des prescriptions pour se faire une opinion : ils devront se coltiner la lecture du dossier «aux heures d’ouverture des bureaux».

Vieux z’habitants

Des réactions dans la salle, parfois vives : d’abord celles d’un groupe descendu de La Montagne pour revendiquer l’emploi de proximité : hors sujet et réponse lapidaire des élus. Pourtant un vrai sujet : où est l’initiative pour aussi partir des besoins du terrain, des vrais gens, pour aboutir à une rencontre harmonieuse avec les décisions d’investissement venues d’en haut ?

Puis celles de «vieux z’habitants» favorables à la protection du patrimoine, mais doutant fortement de la capacité de la municipalité à avoir une vision bien partagée des enjeux, et surtout à faire respecter les règles émises.

“C’est typiquement le symptôme d’un pouvoir qui n’assume pas son devoir de police : tenter –vainement et pathétiquement- d’ajouter des textes aux textes, règlementer jusqu’à la façon dont il convient de tourner la poignée de porte, pour ne pas avoir à arbitrer, trancher, sanctionner (en reportant la sale besogne sur les policiers et les procureurs).”

“Mais en justice, comme en urbanisme, on n’a toujours rien inventé de mieux que le jury populaire pour traiter le cas particulier.”

“Quand donc se résoudra-t-on à mettre en place cette commission d’urbanisme composée comme un jury d’architecture (1/3 d’élus, 1/3 de professionnels qualifiés et 1/3 tiers d’usagers) chargée, mensuellement par exemple, d’examiner les demandes de PC et de participer à la construction intelligente de la ville, à partir des règles générales d’un PLU toiletté dans ce sens ?”

“Ne pas le faire reviendrait à entériner le fait du prince et confirmer le soupçon d’une organisation favorable à la corruption.”

“On le sait pourtant : personne ne peut prétendre pouvoir rédiger le règlement parfait, tenant compte de toutes les situations présentes sur le territoire, mètre par mètre ; personne ne peut prétendre à lui seul, aussi qualifié soit-il, mesurer tous les enjeux d’un projet, détecter toutes les incohérences ; personne ne peut nier que la réalité change quotidiennement, ni que l’avis d’un jury est incontestable, donc rassurante juridiquement (seules les conditions de forme peuvent être contestées).”

Sur la tendance nostalgique des anciens de la ville, comprenons qu’ils ont quand même toutes les raisons de douter de l’efficacité des grands principes énoncés, à voir tous les saccages, toutes les aberrations, toutes les dérives de nos urbanisations depuis 50 ans !

Questions de pro

La réaction ensuite d’un urbaniste de la place, s’inquiétant des anomalies relevées dans le diagnostic / inventaire : 1 incohérence flagrante, puis 2, 3, 4 et 5 … Aucune réponse bien convaincante de la mairie, à la fois sur le protocole d’inventaire mis en œuvre, et sur la procédure de validation / correction : simplement une invitation au public à venir signaler les erreurs lors la prochaine enquête publique.

“Les bras m’en tombent ! Comment peut-on se déterminer sur une politique patrimoniale à long terme, sur une base fantaisiste reposant sur la promenade distraite de quelques rares personnes, sans véritable croisement des regards (celui du futur jury appelé à statuer sur les pc justement) ?”

Les choses ne s’améliorent pas lorsqu’est abordé le fond de la «doctrine» : R+2 maxi en haut du damier «pour permettre la lecture du relief et du paysage», ce qui «logiquement» donnerait R+3 ou 4 en bas du damier, parce que bien entendu, on ne peut imaginer autre chose qu’un trait horizontal pour la skyline, un électroencéphalogramme plat en quelque sorte.

Cure de l'église Saint-Jacques

“Exactement, ce que je ressens à l’écoute de cet exposé : s’ils réussissent leur AVAP comme ça, ils auront tué le centre-ville ! Mon vieux professeur me le rappelait : sans éclats, sans frottements, sans un minimum de bazar, il n’y a pas de vie urbaine !”

“Ce qui est choquant n’est pas que tel immeuble crève un plafond de hauteur ici ou là ; c’est qu’il soit ingrat, parce que bâclé, dans sa forme, sa couleur, sa texture, ou implanté juste à côté de ce qui conviendrait mieux.”

“Et plus important que de chercher à édicter des lois précises et contraignantes sur le neuf, il faut réfléchir au moyen de permettre l’amélioration constante de l’existant.”

Une augmentation des reculs pour améliorer la ventilation (implantation en centre d’îlot) est aussi prescrite ; la mise en œuvre d’une règlementation des enseignes et climatiseurs, etc…

“Et une interrogation : puisqu’on privilégie une « ponctuation » de l’espace, pourquoi ne pas admettre des hauteurs différenciées ? C’est qu’il faudrait au préalable définir un projet urbain qui ne soit pas que l’expression d’un prolongement des habitudes moyennes.”

moulure

En résumé : de projet urbain, toujours que nenni (ou alors il est tellement bien caché qu’il doit être inavouable) ! Cela ne nous change pas de l’indigence entretenue depuis 40 ans.

Amateurisme et flou

Mais comme le soulignait l’un ou l’autre habitant présent : comment cela va-t-il améliorer mon quotidien ? Pourquoi n’entendez-vous pas que je puisse être un potentiel à cultiver pour la connaissance du territoire et son amélioration ? Clichés quand vous nous tenez !

Amateurisme donc, y compris sur l’économie : comme le signalait telle habitante, gestionnaire d’un patrimoine reconnu de qualité, vous êtes doublement pénalisé : par une restriction à répondre à vos besoins, et par le surcoût d’une réhabilitation patrimoniale, et ce n’est pas la défiscalisation qui pourra compenser cela.

Malgré la brièveté d’apparition et le flou de la cartographie, outre l’exclusion du secteur «Océan», on a pu relever que le secteur patrimonial à protéger s’étendait sur une large bande «vierge» à l’Ouest de Petite Ile. Après de vaines tentatives pour trouver une justification paysagère (c’est au-dessus que la falaise et sa végétation forment un écrin intéressant), je me dis qu’il s’agit là encore d’une ancienne «vision» de l’urbanisme dionysien, croyant me souvenir d’un débat sur le sujet à l’époque de François Hennequet.

L’ambiance au sortir de cette messe n’était guère à l’optimisme, et il faudrait encore beaucoup, beaucoup d’heures d’échange pour que l’administration et les administrés finissent par au moins s’entendre.


Patrice Rivière
architecte

 

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