Avap, acte I, scène 1

Mardi 21 août 2012 était organisée la première réunion publique de présentation du projet d’Aires de mise en Valeur de l’Architecture et du Patrimoine sur le centre-ville de Saint-Denis.

 

Fronton-etoile-Kamboo

Quand on dit réunion «publique», il ne faut pas s’imaginer une ouverture au-delà de deux journalistes et quatre architectes du cru : les présentateurs étaient aussi nombreux que les auditeurs, dans la glaciale salle polyvalente de la mairie.

Que s’est-il passé ? Etait-ce fortuit ou organisé ? La même expérience sur un bourg 10 fois plus petit ayant rassemblé 3 fois ce public-là, on peut estimer que la municipalité n’a pas mis beaucoup d’énergie à inviter ! Il est vrai que la loi n’impose pas un format particulier pour cette concertation préalable, et l’administration, toujours frileuse, aura sans doute préféré jouer petit.

A moins … à moins qu’il s’agisse d’un acte manqué du Maire, misant sur l’échec du processus pour reprendre l’initiative sur la définition du patrimoine (puisqu’aussi bien, l’enjeu du glissement de la notion de monument historique à celle de « patrimoine » est celui de l’appropriation régionale) ? Foin de cette paranoïa ambiante !

Crash test

La Commune de Saint Denis parle de «crash test» pour exprimer le fait que d’accord entre parties (à savoir l’ABF et la responsable de l’urbanisme), les permis de construire actuellement instruits en centre-ville font l’objet d’un traitement tel que celui qui serait mis en œuvre avec l’AVAP. Autrement dit, on tente de voir quelles sont les réactions et contentieux possibles : prudence donc.

Mais venons-en au sujet. Une nouvelle servitude va s’appliquer à tout le centre-ville ancien de Saint-Denis, divisé en 3 ou 6 sous-secteurs, avec l’objectif d’une valorisation du patrimoine, dans la logique du label «ville d’art et d’histoire» obtenu récemment [1].

Cimetiere
Cimetière de l'Est

Mais quand on parle de patrimoine, il faut bien faire un peu de sémantique, et se souvenir des débats initiés ici-même lors des premiers et excellents «Entretiens du patrimoine de l’Océan Indien». En anglais le terme est «heritage» et c’est bien ce dont il s’agit : l’héritage, «c’est-à-dire un gisement que l’on peut soit dilapider, soit exploiter comme une valeur ajoutée» (Régis Neyret sur Géocarrefour).

Soit encore pudiquement oublier, parce que l’on a aussi droit à l’erreur et que « tout patrimoine – classé, inscrit, protégé ou non, ancien ou récent – doit obéir au sort commun : il doit d’abord naître et se développer, mais il peut aussi mourir un jour.»

Un espace de rencontre

« C’est un symbole de modernité, car il a toujours été le produit d’une création ; c’est un transmetteur de sens apte à favoriser le développement culturel ; et c’est un espace de rencontre destiné à conforter le lien social. C’est aussi le meilleur allié du développement durable, puisqu’il a fait preuve de sa durabilité dans le temps et dans l’espace». Cette dernière appréciation peut toutefois être contestée : certaines pollutions manifestes peuvent avoir la vie dure !

Mais convenons que le patrimoine, « devenu un concept nomade », « reste le meilleur instrument dont nous disposons pour inventer notre avenir »  (Françoise Choay). Tout est effectivement patrimoine, puisque susceptible de survivre un certain temps. La question reste bien de définir ce qui le mérite, non dans l’absolu, mais en fonction des moyens que l’on compte mettre dans la conservation, la réutilisation … ou la démolition, pour un usage profitable à l’homme.

Et il faut donc toujours adjoindre au mot, au moins un qualificatif : patrimoine de qui ? Patrimoine dont la valeur a été déterminé par qui et quand ? Patrimoine susceptible de bénéficier de quel avantage, quel financement, quelle reconnaissance ?

Servitude moderne

Car en attendant, c’est bien d’une servitude supplémentaire dont il s’agit (même si on nous promet une réduction de la durée d’instruction des demandes de pc, ce qui n’intéresse que quelques promoteurs avides, tenus par leur compromis d’achat).

Et quitte à voir les droits du citoyen régresser (seul le maire pourra désormais faire appel de la décision de l’ABF), autant que cela soit pour une cause consensuelle, selon des modalités définies démocratiquement et qui évoluent avec la société.

renovation eglise de petite ile delivrance - facade 2
Rénovation de l'église de La Délivrance

Quand nos Pitons, Cirques et Remparts sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, il n’y a pas d’ambiguïté sur celui qui le décrète (ONU), ni sur les obligations que cela entraîne pour celui, volontaire, qui le demande. Pour le moment, on a un peu l’impression que « la lang’ n’a point le z’os ! ».

D’abord sur l’inventaire, qui n’a visiblement pas fait l’objet d’une concertation avec les propriétaires, et qui semble aussi mériter quelques vérifications scientifiques : constat partagé vaut mieux que décision d’expert.

Ensuite, qui définira les règles ? Toujours un bureau d’études avec l’avis de quelques administrations, mais sans l’expertise des praticiens, l’expression des besoins des habitants, ceux-là même dont on attend qu’ils fassent le patrimoine –« reconnu par la commune »- de demain.

La qualité ne se décrète pas.

Or nous sommes là dans une appréciation subjective qui, d’habitude et à juste titre relève de l’engagement volontaire, au-delà des prescriptions obligatoires de sécurité et d’hygiène. Avant de regarder mon pied’bois par-dessus ma clôture, est-ce que la commune a fait le nécessaire pour tous les éléments du patrimoine public dont elle a la charge ?

Quand seront restaurées les grilles de l’hôtel de ville, et quelle engagement d’entretien, désormais (comme pour le pont suspendu de la Rivière de l’Est) ? Le collecteur en brique des eaux pluviales sous la rue de Paris a-t-il fait l’objet d’un repérage, d’un relevé ? Les derniers ponceaux de Petite Ile, les dernières bordures de trottoir en pierres de taille ou les bordures fil d’eau en galets derrière le Muséum seront-ils protégés, restaurés ?

Quelle est la programmation pour l’enfouissement des réseaux et l’encastrement des coffrets EDF et téléphone ? Parallèlement à l’encadrement des enseignes, l’adaptation de la signalisation routière et urbaine est-elle prévue ? Et un éclairage urbain digne de ce nom ?

Avap 06
Trottoirs de la rue Poivre

A-t-on pris conscience qu’il faudra reprendre les carrefours récemment aménagés, dans un esprit plus authentique et aussi plus fonctionnel ? La collecte des eaux pluviales sera-t-elle enfin réalisée dans toutes les rues ? Quelles dispositions pratiques seront proposées aux habitants pour limiter les rejets ? Le bâtiment de la Poste étant inscrit [2], prévoit-on d’aménager de façon plus intelligente la maigre placette qui y mène ?

Bonnes pratiques

Puisque l’aire s’étend jusqu’au débouché de la route en corniche, quel projet de transport et plan de circulation «durables» vont résorber le bouchon fatal, offrir une alternative au bitumage en parkings « provisoires » des terrains libérés en ville, harmoniser le style de déplacement aux styles architecturaux ?

On voudrait que les bonnes pratiques sur le centre ancien, fassent ensuite tâche d’huile (autre façon de dire que l’on n’oublie pas les électeurs des quartiers), mais a-t-on les moyens de donner au reste du territoire, ne serait-ce que l’idée d’une trame ?

Car tout cela, évidemment, va coûter beaucoup de sous : comment envisage-t-on d’encourager une densification suffisante pour rentabiliser les infrastructures et limiter le mitage des espaces agricoles et naturels ?

Place-tortue-2008
Place de la Tortue, Bas de la Rivière

On a aussi dit que la question du patrimoine était celle du récit : quelle histoire raconte-t-on ? Est-ce le récit de l’habitant, avec ses coups de génie et ses maladresses, ou bien celle d’un fonctionnaire de passage, que l’on est censé écrire ?

Il ne faudrait pas que, loin d’apporter de la matière, des relevés, des documents d’archives, des exemples, des outils, on veuille régler «son» problème de paysage urbain à coup de règlement.

Preuve de l’aggravation de la servitude sur la vieille ville, et doute sur la véritable conviction «publique» : la commune a pris la précaution de retirer du périmètre la zone «Océan» où elle a des projets, alors même qu’il s’agit de l’entrée du carré piéton, et donc du lieu par excellence où la collectivité aurait pu donner le bon exemple de ce qu’il faut faire pour répondre aux objectifs d’une AVAP et du Grenelle.

Veiller aux bonnes questions

Evidemment, il ne s’agit pas de jeter la pierre sur une bonne initiative, mais, avec l’expérience de tant et tant de belles annonces publiques, depuis tant d’années, de veiller à ce que les bonnes questions soient posées, avant de juger du projet et de subir la réalité.

Entre public et privé, tout a changé : de 75% public l’investissement est déjà à plus de 50% privé aujourd’hui, et on s’oriente, logiquement, vers du 75%. Nos responsables doivent donc désormais faire «avec» en plus de «pour». Cela suppose d’être sur le terrain, pour apprendre autant que pour convaincre, et j’en suis sûr gagner en efficacité et découvrir de nouveaux horizons.

Je crois me souvenir du passage dans ma rue d’un touriste un peu plus attentif que les autres, avec peut-être un bout de plan en main en plus de son appareil photo. J’aimerai m’assurer qu’il a aussi relevé les écheveaux de câbles électriques, et qu’il ne s’agit pas simplement d’offrir une plus belle carte postale à ses congénères, mais de travailler la matière locale dans sa profondeur.


Patrice Rivière
architecte

 


[1]
Voir les excellents guides  http://www.vpah.culture.fr/publi/ciap-2007.pdf et http://www.vpah.culture.fr/publi/reperearchitecture.pdf (qui manquent tout de même de références tropicales !)
[2]
Rappelons que cette inscription identifie cette œuvre comme patrimoine historique national, pas comme bien d’identification régionale « ethnique ». Pour qu’un espace soit reconnu comme référence locale, il faut que s’y rattache une histoire, le souvenir d’un vécu particulier. L’absence d’aménité particulière du complexe de la poste centrale pour le commun des usagers le place ainsi sur un tout autre plan que la piscine du Barachois, par exemple.

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